La seconde audience du web désigne les agents IA, logiciels qui lisent un site pour le compte d'une personne. Selon Cloudflare (30 septembre 2026), plus de la moitié du trafic de son réseau n'est plus humain, et les agents en sont la part qui croît le plus vite : leurs requêtes quotidiennes ont progressé de plus de 1 700 % en un an.
Qu'est-ce que la seconde audience du web ?
L'expression vient d'un billet publié par Cloudflare sous le titre « The Internet has a second audience ». Elle désigne les agents, c'est-à-dire des logiciels qui agissent pour le compte de personnes. Cloudflare les situe quelque part entre l'humain et le robot traditionnel : ils ne réagissent pas à la publicité, mais une personne se tient presque toujours derrière eux.
Pour une PME, la nuance compte. Un robot qui indexe une page ne prend aucune décision. Un agent qui compare trois devis pour un dirigeant pressé, lui, en prépare une. Il lit la page, en extrait un prix, un délai, une zone d'intervention, et rend une synthèse à quelqu'un qui ne visitera peut-être jamais le site.
Le même mécanisme joue de l'autre côté du comptoir. Chez le vendeur, un système IA qui répond aux demandes de devis avec les prix et les conditions de l'entreprise prépare la réponse, puis s'arrête devant un humain avant tout engagement.
Trois lecteurs automatiques à ne pas confondre
Sous le mot « robot » se cachent trois usages qui n'ont ni la même valeur ni les mêmes conséquences pour une entreprise.
- Le robot d'entraînement collecte des pages pour constituer les corpus qui servent à entraîner un modèle. Il ne renvoie aucun visiteur et ne cite pas sa source.
- Le robot de recherche parcourt le web pour qu'un moteur IA puisse répondre et citer. C'est lui qui décide si une entreprise apparaît dans une réponse de ChatGPT, de Perplexity ou d'AI Overviews.
- L'agent lit en temps réel, à la demande d'une personne précise, pour accomplir une tâche : comparer, réserver, acheter, remplir un formulaire. Quand cette tâche est un achat, la marque entre dans le commerce agentique, où il faut vendre à des machines.
Ce que mesurent les chiffres de Cloudflare, et ce qu'ils ne mesurent pas
Le billet du 30 septembre aligne plusieurs chiffres tirés du réseau de Cloudflare, qui revendique la présence de plus de 20 % du web derrière ses services. La part liée à l'entraînement repose sur la finalité que les robots déclarent eux-mêmes.
| Indicateur | Valeur | Période |
|---|---|---|
| Part du trafic Internet observé qui n'est pas humain | Plus de 50 % | 2026, une première |
| Volume moyen de requêtes par seconde | 63 millions, puis 115 millions (pics au-delà de 150 millions) | Fin 2024, puis septembre 2026 |
| Croissance des requêtes quotidiennes d'agents IA | Plus de 1 700 % | Sur un an |
| Part des requêtes de robots destinées à l'entraînement | 22 %, puis 52 % | Printemps 2025, puis juin 2026 |
| Sites qui bloquent les robots de recherche | Moins de 1 % | Septembre 2026 |
| Sites qui bloquent les robots d'entraînement | 17 % | Septembre 2026 |
| Recul du trafic humain dans le commerce de détail, le logiciel, l'informatique et les services financiers | Jusqu'à 40 % | Moins d'un an |
Ces chiffres ont trois limites qu'il faut garder en tête. Ils décrivent le réseau de Cloudflare, pas Internet entier. Le billet ne publie ni méthodologie ni échantillon. Et chaque chiffre porte sur sa propre période, de la fin 2024 pour le volume à « moins d'un an » pour le recul du trafic humain. Rien ne permet d'en tirer une valeur pour la France ou pour un secteur précis. La tendance, elle, est nette.
Un site, deux lecteurs : l'un achète, l'autre lit pour le compte d'un acheteur
Le site d'une PME a été conçu pour un lecteur humain : une accroche, une photo, un argument, un bouton. L'agent ne voit rien de cela. Il ignore le visuel d'en-tête et le slogan. Il cherche des faits exploitables : le prix ou sa fourchette, la disponibilité, le délai, les conditions, la zone servie, le moyen de commander.
Deux conséquences en découlent. La première : une information absente ou ambiguë n'existe pas pour l'agent. Un tarif « sur devis » sans aucun ordre de grandeur laisse l'agent recommander un concurrent qui en affiche un. La seconde : une information incohérente devient une erreur reprise mot pour mot. Un délai de livraison qui diffère entre la fiche produit, la page des conditions et la fiche d'établissement Google sera restitué tel quel, ou écarté faute de pouvoir trancher.
C'est le terrain de l'ingénierie des entités, qui rend une marque visible sur Google comme dans les moteurs IA. Une entreprise y est décrite par des faits stables, identiques partout où elle apparaît, et assez structurés pour qu'une machine les relie sans hésiter. Pour le lecteur humain, un site cohérent est un confort. Pour l'agent, c'est la condition pour être recommandé.
Le robots.txt devient une décision commerciale
Le fichier robots.txt a longtemps été un sujet technique, réglé une fois pour toutes. Les chiffres de Cloudflare montrent qu'il est devenu un arbitrage économique, et que la plupart des sites ne l'ont pas encore fait. La quasi-totalité laisse passer les robots de recherche, ce qui est cohérent : les bloquer revient à sortir des réponses IA. Mais les autres 83 % laissent aussi passer les robots d'entraînement, souvent par défaut plutôt que par choix.
La bonne question n'est pas « faut-il bloquer l'IA ? ». Elle se pose lecteur par lecteur : qui lit quoi, et contre quelle contrepartie ? Le robot de recherche rapporte une citation et parfois un visiteur. L'agent rapporte un acheteur qui ne passera peut-être pas par la page d'accueil. Le robot d'entraînement ne rapporte rien de mesurable à court terme. L'article sur les trois politiques possibles pour le robots.txt face aux robots d'IA détaille comment traduire ces choix en règles, et pourquoi le fichier seul ne suffit pas à les faire respecter.
Faire payer la lecture : HTTP 402 et le protocole x402
Le même jour, Cloudflare a ouvert en bêta fermée sa Monetization Gateway. Le principe ajoute une troisième voie entre laisser lire gratuitement et bloquer : faire payer l'agent à chaque requête.
Le mécanisme repose sur le code HTTP 402, « Payment Required ». Prévu dès les premières normes HTTP/1.1 à la fin des années 1990, il est encore « réservé à un usage futur » dans la norme HTTP en vigueur, la RFC 9110 de juin 2022. Le protocole x402, que Coinbase décrit comme « une norme ouverte pour ajouter des paiements par requête à HTTP », lui donne enfin un usage.
Le site décide quelles requêtes sont payantes, à quel prix et au profit de qui. L'agent reçoit les instructions de paiement, signe une autorisation et obtient la ressource une fois le règlement effectué. Il n'y a ni page de paiement, ni clé d'API à demander. Chez Cloudflare, le règlement passe par le facilitateur x402 de Coinbase, en USDC, une monnaie numérique indexée sur le dollar, sur le réseau Base.
- L'agent demande une ressource payante.
- Le site répond par le code HTTP 402 Payment Required, avec le prix et le destinataire du paiement.
- L'agent renvoie la même requête, accompagnée d'une autorisation de paiement signée.
- Le facilitateur x402 vérifie l'autorisation et règle le paiement.
- Le site livre la ressource, avec un reçu. Ni compte, ni clé d'API, ni page de paiement.
Les premiers utilisateurs cités illustrent les usages. Ceramic.ai fait payer chaque recherche web à prix fixe. Stocktwits ouvre aux agents un accès à la requête à ses signaux de marché. API2PDF facture la conversion réellement consommée, avec un prix maximal annoncé par requête. Pour les contenus de forte valeur réutilisés de nombreuses fois, Cloudflare renvoie vers une offre distincte, Pay Per Use.
Ce que le paiement par requête n'est pas
Ce n'est pas un abonnement : l'agent paie ce qu'il consomme, sans compte. Ce n'est pas non plus la rémunération que Google expérimente avec AI Contribution, qui paie l'apport d'un contenu aux réponses IA. Dans le programme de Google, c'est Google qui évalue la contribution et fixe ce qu'il verse. Avec x402, c'est le site qui fixe son prix, et l'agent qui accepte ou renonce.
Au 30 septembre 2026, la Monetization Gateway est réservée aux vendeurs et aux acheteurs basés aux États-Unis. Cloudflare annonce d'autres zones sans donner de date. Une PME française ne peut donc pas l'activer aujourd'hui. Elle peut en revanche déjà se poser la question qui la précède : qu'est-ce qui, sur son site, aurait une valeur à la requête ? Un catalogue tenu à jour en est un candidat évident, tout comme un outil de chiffrage que des agents interrogeraient à chaque demande de devis.
S'y préparer en quatre gestes
- Mesurer cette audience. Les outils d'analyse d'audience classiques reposent sur un script exécuté par le navigateur, que la plupart des robots n'exécutent pas. Les journaux du serveur, ou les tableaux de bord de l'hébergeur et du CDN, montrent qui lit réellement le site, robot par robot.
- Distinguer les trois lecteurs. Traiter séparément les robots d'entraînement, de recherche et les agents dans le robots.txt, au lieu d'une règle unique pour « l'IA ».
- Rendre lisible ce que l'agent cherche. Prix ou fourchette, disponibilité, délais, conditions et zone servie doivent figurer en texte sur la page, en données structurées, et à l'identique sur la fiche d'établissement et les annuaires.
- Décider de ce qui se lit gratuitement. Repérer les contenus qui coûtent à produire et qui ont une valeur à l'usage, pour être prêt le jour où le paiement par requête ouvrira en Europe.
Ce relevé de départ est celui que dresse le Diagnostic IA de Watizi, noté sur 100 points et restitué sous 48 h : ce que les moteurs et les agents trouvent sur le site, et ce qui leur manque.
Les réglages déjà disponibles chez Cloudflare
Pour un site servi par Cloudflare, plusieurs de ces gestes ont désormais un réglage dédié. Ils rendent la décision applicable, sans la prendre à la place du site.
- Trois contrôles au lieu d'un interrupteur. En juillet 2026, Cloudflare a remplacé le bouton unique « bloquer les robots IA » par des contrôles séparés pour la recherche, les agents et l'entraînement, sur toutes ses formules, gratuite comprise.
- Disallow AI Training. Lancé le 15 septembre 2026, ce réglage publie dans le robots.txt un refus d'entraînement tout en laissant le site indexé pour la recherche, y compris par les robots qui font les deux à la fois. Apple, Google et Microsoft se sont engagés à le respecter, selon l'annonce de Cloudflare.
- Markdown for Agents. Quand un agent demande une page au format Markdown, le réseau convertit le HTML à la volée : l'agent lit le texte sans la mise en forme destinée aux humains (documentation Cloudflare).
- WebMCP. En préversion pour les développeurs, il expose aux agents qui pilotent un navigateur des actions explicites, au lieu de les laisser deviner sur quel bouton cliquer. Le standard lui-même reste expérimental.
- Web Bot Auth. Les opérateurs qui l'adoptent signent leurs requêtes par cryptographie. Le site distingue ainsi un vrai agent d'un imposteur sans se fier à l'adresse IP ni au nom qu'il annonce.
Une limite demeure : les agents ne se déclarent pas tous. Un robots.txt ou un réglage ne s'applique qu'à ceux qui annoncent qui ils sont et respectent la consigne. Cloudflare reconnaît d'ailleurs qu'aucune directive établie ne permet encore d'exprimer un refus aux agents, comme le robots.txt le fait pour l'entraînement. Les journaux du serveur restent le seul moyen de voir qui lit vraiment le site.
Ce qui peut changer d'ici 12 à 18 mois
Les chiffres publiés laissent prévoir deux évolutions. Ce sont des hypothèses, pas des annonces. Le nombre de visites perdra de sa valeur comme indicateur, puisqu'une part croissante des décisions se prépare sans visite humaine : la mesure se déplacera vers la présence dans les réponses, moteur par moteur. Le paiement par requête, lui, devrait sortir des États-Unis, Cloudflare ayant annoncé l'ouverture d'autres zones. Dans les deux cas, l'écart se creusera entre les sites qui ont décidé lecteur par lecteur et ceux qui laissent passer tout le monde par défaut.
La première de ces évolutions se prépare dès maintenant. La Part de voix IA de Watizi mesure, moteur par moteur, la proportion de réponses qui citent une marque face à ses concurrents. C'est l'indicateur qui reste lisible quand les visites ne le sont plus.